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Hasna El Becharia, pionnière des femmes Gnawas

© Jean-Luc Jennepin

Concert dans le cadre du Festival Arabesques, le 10 septembre 2023 – Théâtre Jean-Claude Carrière, Domaine d’O de Montpellier.

Quand Hasna El Becharia s’avance, pantalon de satin rouge et robe caftan verte, la salle fait silence. On l’aide à s’installer confortablement et l’on comprend très vite que talent et tempérament sont au rendez-vous.

Hasna El Becharia est née d’une mère algérienne de Béchar, située à 80 kilomètres de la frontière marocaine et d’un père originaire d’Erfoud, au sud-est du Maroc et Maître du diwan – ce genre musical d’origine iranienne et repris dans le monde arabe, pratiqué par des populations d’origine subsaharienne. Elle est une des premières à chanter la musique Gnawa au féminin (comme Asmâa Hamzaoui, pionnière en tant que femme Maâlem) et mène sa carrière artistique avec engagement et clairvoyance. A partir de 1972 elle crée un groupe musical avec trois amies musiciennes. Ensemble, elles jouent et chantent dans les mariages, mêlant le sacré et le profane. En 1976 elles remportent un grand succès dans un concert organisé à Béchar par l’Union nationale des femmes algériennes, puis en 1999 vient chanter à Paris, invitée par le Cabaret Sauvage dans le cadre du festival Femmes d’Algérie. Elle tourne ensuite sur les scènes de nombreux pays dont l’Algérie, le Maroc, l’Égypte, le Portugal et la France.

© Jean-Luc Jennepin

En 2015, elle revisite avec une dizaine d’autres musiciennes de différentes générations regroupées autour de Souad Asla, l’héritage musical de la Saoura, partie occidentale du Sahara algérien, dans ses différentes formes – Ferda, Djebaraiate, Hadraa et Gnawa, dans le spectacle Lemma qu’elles présentent au Festival Culturel International de la Musique Diwane, à Alger. La voix de Hasna El Becharia est belle et grave. On la surnomme la rockeuse du désert. Sur la scène du Théâtre Jean-Claude Carrière, au Domaine d’O, elle est balayée de lumières et superbement entourée de Sabrina Chedad au chant, bendir et kerkabou, Khedja Touati au kerkabou, Noureddine Rahou, à la batterie et au chant, Fatima Abbi, au chant et kerkabou, Kamel Belghanami à la basse. Elle prend d’abord sa guitare (électrique) dont elle s’accompagne un long moment, plus tard son guembri, puis son harmonica et ne quittera pas la scène de sitôt, prolongeant le concert, au plaisir des spectateurs.

© Jean-Luc Jennepin

Hasna El Becharia a puisé dans l’héritage familial son sens du chant et du rythme, les variations rythmiques qu’elle élabore sont riches et elle sédimente plus d’une trentaine d’années d’expérience, s’exprimant dans une grande liberté. Elle a conquis le Sud-Ouest de l’Algérie et Béchar sa ville d’origine, berceau du blues du désert. Aux sonorités Gnawas et au chant soufi traditionnellement masculin, elle marie le folk rock armée de son guembri et de sa guitare électrique et participe de la préservation du patrimoine poétique et musical de la région de la Saoura. C’est un plaisir de la voir et de l’entendre, le public suit et parfois danse.

© Jean-Luc Jennepin

Le Festival Arabesques, qui a concocté une programmation sensible et variée en sa cuvée 2023, s’est poursuivi jusqu’au 17 septembre et a réservé de nombreuses surprises. Sa mise en oeuvre est réalisée par l’équipe Uni’Sons sous la direction artistique de Habib Dechraoui qui a monté la manifestation il y a dix-huit ans, à la force du poignet, avec pour objectif de faire venir les habitants les plus éloignés de la culture et ne s’autorisant pas à passer les barrières des institutions de diffusion. Il a trouvé l’exact créneau permettant un rassemblement vraiment populaire, au sens le plus noble du terme, où l’on peut venir en famille écouter musiques et chants d’Afrique et du Nord et du Moyen Orient, siroter un thé à la menthe en dégustant quelques pâtisseries orientales, chiner au souk et à la librairie – tenue par Le Grain des Mots, se recouvrir de henné ou acheter de l’artisanat palestinien. Le pari était au départ risqué, c’est un pari réussi et qui chaque année se ré-invente, que les pouvoirs publics, locaux, municipaux, régionaux et nationaux soutiennent. Pour que vivent les cultures !

Brigitte Rémer, le 18 septembre 2023

Avec : Hasna El Becharia, guembri, guitare, harmonica – Sabrina Chedad, chant, bendir, kerkabou – Khedja Touati, kerkabou – Noureddine Rahou, batterie, chant – Fatima Abbi, chant, kerkabou – Kamel Belghanami, basse.

Dimanche 10 septembre, 16h00, Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O, entrée Nord, 178 rue de la Carrierasse, Montpellier – tramway T 1, arrêt Malbosc, bus n° 24 – T 2 Station Mas Drevon – Dans le cadre du Festival Arabesques, programmé du 5 au 17 septembre 2023 au Domaine d’O de Montpellier – Site : www.festivalarabesques.fr

Carte blanche au Festival Gnaoua et Musiques du Monde

© Jean-Luc Jennepin

Concert en dialogue avec le Festival d’Essaouira, avec : Maâlem Hamid El Kasri, guembri Karim Ziad, batterie – Torsten de Winkel, guitare – Mustapha Antari, percussions – Mehdi Chaïb, saxophone – dans le cadre du Festival Arabesques, Domaine d’O, à Montpellier, le 9 septembre 2023.

Ce soir-là le domaine d’O est en chagrin, endeuillé par le séisme qui a ravagé la région du Haut-Atlas, au Maroc, la veille au soir. Arabesques, dédié aux musiques du Maghreb et du Moyen-Orient, festival inscrit dans le tissu local et qui fait partie du vivre ensemble à Montpellier, avait mis le Maroc à l’honneur, en cette dix-huitième édition. Son fondateur et directeur de programmation, Habib Dechraoui et la présidente d’Uni’Sons, Fadelha Benammar Koly introduisent le concert, les musiciens ont été consultés pour savoir s’ils pourraient honorer la soirée. Si les festivités telles que déambulations et soirée DJ ont été annulées, tous ont choisi de se retrouver, et de  jouer.

© Jean-Luc Jennepin

Carte blanche au Festival Gnaoua et musiques du monde d’Essaouira donc, complémentairement à d’autres soirées de musique Gnaoua programmées dont nous avons rendu compte dans Ubiquité-Cultures (concert de Majid Bekkas et à venir, celui d’Hasna el Becharia). Les Gnaouas sont descendants d’anciens esclaves noirs issus des populations d’Afrique subsaharienne, métissés à la population locale. Ils sont arrivés essentiellement du Soudan au Maroc musulman, ont subi une conversion forcée et ont opéré une forme de syncrétisme à mi-chemin entre islam et animisme, formant une religion nouvelle organisée en confrérie. Chaque confrérie a un Maître/le Maâlem, un code vestimentaire, un rite spécifique qu’il met en action au cours de guérison et d’exorcisme allant jusqu’à la transe. Gardienne d’un savoir mystique ancestral, la musique gnaoua est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2019.

La soirée a mis à l’honneur le festival d’Essaouira fondé par Neila Tazi et qu’elle dirige depuis 1998. C’est « un festival populaire, gratuit et ouvert » qui met à l’honneur « altérité, diversité, créativité, ce vivre ensemble dans un monde de repli identitaire » dit-elle. Le Festival propose une plateforme pour que les musiciens gnaouas se produisent dans un contexte profane et touchent un public plus large. Cette soirée du 9 septembre fut précédée à la Kasbah d’O, espace média du Domaine d’O pour Arabesques, d’une table ronde sur le thème : Des  Maâlems d’hier à aujourd’hui – les racines vivantes de la musique Gnawa, réunissant plusieurs grands Maîtres et montrant son passage d’une dimension sacrée à une incarnation sur scène.

© Jean-Luc Jennepin

Pour Arabesques, le Maâlem Hamid El Kasri est au guembri et au chant et dès ses premières notes accompagnant une voix de velours et une présence forte, le public est conquis. A certains moments, il l’apostrophe et celui-ci répond. Le grand Maître est entouré de quatre musiciens, tous plus brillants les uns que les autres, dont Karim Ziad, directeur artistique du Festival Essaouira, à la batterie ; Torsten de Winkel, compositeur, à la guitare ; Mustapha Antari aux percussions ; Mehdi Chaïb au saxophone et à la flûte. Ils présentent leur dernière création, issue de la résidence qu’ils ont effectuée lors de l’édition 2023 du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira. On se situe entre soufisme, fusion et qualité rythmique groove. Chaque solo, au cours de la soirée porte un univers qui fait voyager le spectateur. Le chant choral et psalmodié, dialogue. Quatre musiciens vêtus de caftans jaunes formant un chœur, jouent des qraqebs, sorte de crotales utilisées par paires au gré de mouvements d’ouverture et de fermeture, ils rythment la musique, de manière plus ou moins lente, et chaloupent. Les figures musicales se répètent à l’infini dans leurs subtiles variations, développant un phrasé à la fois hypnotique et entrainant.

© Jean-Luc Jennepin

Interviewée par la journaliste Yassine Elalami (cf. L’Opinion, mardi 27 juin 2023), à la question : « Quelles sont vos principales sources d’inspiration pour créer ces rythmes ? » le Maâlem Hamid El Kasri répond : « Tout d’abord, je puise ma créativité dans les profondeurs de la tradition gnaouie. Ensuite, je m’ouvre aux influences et aux rencontres. Les voyages, les échanges avec d’autres artistes, qu’ils soient gnaouis ou issus d’autres horizons musicaux, me permettent d’explorer de nouvelles sonorités, de fusionner les genres et de repousser les frontières. Enfin, la vie elle-même est une source infinie d’inspiration. Les émotions, les expériences, les moments de joie ou de tristesse, tout cela se reflète dans mes compositions. »

Cette carte blanche au Festival Gnaoua et Musiques du Monde dialoguant avec le Festival Arabesques offre une soirée puissante jusqu’aux profondeurs de la musique soufie, par le charisme du Maâlem Hamid El Kasri et par la précision et le doigté des musiciens, malgré une actualité lourde. De chaleureux remerciements !

Brigitte Rémer, le 17 septembre 2023

Samedi 9 septembre, 21h30, Grand Amphithéâtre du Domaine d’O, entrée Nord, 178 rue de la Carrierasse, Montpellier – tramway T 1, arrêt Malbosc, bus n° 24 – T 2 Station Mas Drevon – Dans le cadre du Festival Arabesques, programmé du 5 au 17 septembre 2023, à Montpellier – Site : www.festivalarabesques.fr